Louise Angel: J’ai 29 ans, je suis femme africaine et commandant d’un navire
18-04-2009, lesafriques.com
Nous avons demandé à Louise Angel, Sud-Africaine de 29 ans et l’une des rares femmes commandant dans la Marine marchande, comment elle vit son exceptionnelle carrière.
Louise Angel : « A chaque fois qu’on rejoint un nouveau navire, c’est une nouvelle vie, de nouveaux amis, de toutes nationalités. »
Depuis le 2 octobre 2008, Louise Angel, 29 ans, arbore des épaulettes noires frappées de traits dorés. Elle est la première femme à prendre le commandement d’un navire de la Safmarine. Elle est, selon le jargon consacré, « maître après Dieu », à bord du Safmarine Ngami, un porte-conteneurs de 2500 TEU qui sillonne les routes maritimes reliant l’Afrique du Sud à l’Amérique du Nord. De Cape Town à Newark, Baltimore, Newfolk, Charleston et Freeport puis, de nouveau, retour à Port Elizabeth, à Durban. Voilà l’ordinaire d’une vie entre roulis et tangage. Trois à quatre mois en mer et deux à terre. Elle a aussi fait les routes du Moyen-Orient, l’Extrême-Orient, l’Europe…
La voir donner des ordres à la timonerie, hurler un mot sec aux salles machines à un âge où les moussaillons les plus aguerris ont à peine compris le principe de la « manœuvre de Boutakoff » peut heurter l’amour-propre des vieux loups de mer.
Elle dérange ? Forcément, dans l’univers macho de la marine marchande, voir une aussi jeune femme aux commandes d’un tel navire, après avoir été second capitaine à 26 ans, employée temporaire à bord d’un remorqueur à Durban et avoir mené de brillantes études maritimes, relève de l’exception. La voir donner des ordres à la timonerie, hurler un mot sec aux salles machines et ordonner au contremaître de préparer ses hommes pour l’appareillage à un âge où les moussaillons les plus aguerris ont à peine compris le principe de la « manœuvre de Boutakoff » peut heurter l’amour-propre des vieux loups de mer.
On les connaît cet amour-propre et ce scepticisme depuis Christophe Colomb. Les marins-mutins ne menaçaient-ils pas d’abréger le périple ? Ces vieux loups, armés d’un sextant et, s’ils sont français, d’une règle Jean Cras, toujours à la recherche de la Grande Ourse, ont une peur viscérale des nouveautés : GPS, Navtex et, maintenant, une « femme à bord, et aux commandes ». La mer a changé, soupirent-ils dans quelques vieux ports. Mais le défi du commandant, lui, reste le même : naviguer au bon port.
Vieux loups de mer
Pourtant, comme ces vieux loups imaginaires, gardiens de la sacralité, Louise Angel a dû braver l’examen oral de la sévère SAMSA (South Africa Maritime Safety Authority) pour valider ses temps de mer et postuler au brevet d’officier pongiste.
Quand elle était deuxième lieutenant à bord de SA Vaal, elle a dû forger son caractère par des tâches rudes qui ne manquent jamais sur un bateau. Nettoyer les cales, peindre, mais aussi assurer des quarts à bord de la passerelle. Veiller sur les équipements de sécurité, veiller sur l’évolution des lois et les nouvelles publications, veiller sur la trousse médicale, si indispensable quand on doit rester trois mois en mer, voilà différents métiers, différentes tâches que l’on apprend en passant de troisième à deuxième lieutenant. Au fur et à mesure que l’on évolue, les responsabilités augmentent. Le second capitaine a pour tâche de veiller sur l’équipage. L’un de ses rôles, restés entiers malgré les évolutions technologiques, reste les calculs de stabilité du navire.
Louise a franchi toutes ces étapes. Elle a assuré des quarts à toute heure de la journée. De 8 heures à 12 heures où, avec un peu de chance, on croise le capitaine ; de 4 heures à 8 heures du matin, statiquement considéré comme moment critique dans l’histoire maritime.
Louise Angel, qui a déjà une expérience de dix ans en mer, incarne à la fois une double exception (jeune et femme) pour Safmarine, cette compagnie sud-africaine, filiale du numéro un mondial, le Danois AP Moller-Maersk Group, qui compte 58 navires desservant 120 pays. Il n’y a pas, jusqu’au CEO, Ivan Heesson Green, à ne pas louer le savoir-faire de cet officier pas comme les autres : « Louise a montré son habileté et sa capacité à commander. C’est une grande fierté pour tous », témoigne ce PDG qui a transformé Safmarine en une famille de marins, avec de réels programmes de formation continue.
Un style de vie
Que trouve donc une jeune femme de Durban dans les bras de la mer ? Quand on lui pose la question, Louise Angel répond avec une conviction inébranlable : « Naviguer est un style de vie. Tu dois dès la première semaine à bord avoir le pied marin », répond-t-elle aux journalistes de son pays. « A chaque fois qu’on rejoint un nouveau navire, c’est une nouvelle vie, de nouveaux amis, de toutes nationalités », rappelle-t-elle en reconnaissant aussi les difficultés d’un métier qui consiste avant tout à manager des hommes.
Et dans le pacte entre officiers et matelots, la moindre fausse note peut compromettre la quiétude à bord. « Tout compte, dit la jeune femme. La manière de prendre l’échelle de coupée, de porter son sac. N’attend rien de personne. Je dis souvent aux jeunes filles officiers stagiaires que personne ne leur ouvrira la porte. » Aux Afriques, elle déclare : « Non, ce n’est pas courant de voir une femme capitaine dans la Marine marchande. Mais l’être à Safmarine est une exceptionnelle reconnaissance, qu’on soit homme ou femme. » Ce n’est pas son genre de s’attarder sur cet aspect homme-femme : « Pour être honnête, je n’y pense jamais. » Par contre, si c’était à refaire, elle le referait sans hésitation. « Cette carrière m’a donné des opportunités que je ne pourrais pas avoir ailleurs. » Et d’abord, ce fait qu’en mer « aucune journée ne ressemble à une autre ». Même les journées brumeuses de ce premier trimestre 2009 où, parfois, au milieu de la nuit, la mer charrie des informations sur la crise financière et la chute des cours. Le transport par conteneurs ne sera-t-il pas affecté ? Non, répond Louise Angel qui monte aussitôt au fronton : « Ce mode de transport a connu une évolution exceptionnelle durant les dix dernières années. Il y aura sûrement un impact du fait du ralentissement économique. Mais n’oubliez pas que 90% des échanges commerciaux mondiaux se font encore par mer. » Et d’ajouter cette touche d’humour, propre à renflouer le moral de tous les officiers : « Et un cargo a toujours besoin d’être transporté d’un point A à un point B. » |